Essai

Les artisans d'art dans la rénovation résidentielle

· par La rédaction

Artisan tailleur de pierre au travail dans un atelier traditionnel

Ils sont staffeurs, ferronniers, charpentiers formés au trait. Leurs métiers ne figurent dans aucun classement des « jobs du futur ». Et pourtant, sans eux, la moitié du patrimoine bâti français serait condamnée à l'abandon ou à la défiguration.

Des métiers sans successeurs

Le staffeur-ornemaniste fabrique et restaure les décors en staff — ce mélange de plâtre et de fibres végétales qui a produit, du XVIIe au XIXe siècle, les corniches, rosaces, moulures et faux-marbres des intérieurs bourgeois et aristocratiques français. Le métier requiert entre cinq et sept ans d'apprentissage. Il n'existe en France que trois centres de formation qui le proposent, dont l'un est rattaché aux Compagnons du Devoir. En 2021, on comptait environ 280 staffeurs-ornemanistes actifs sur le territoire national. Leur âge moyen : 54 ans.

Le chiffre, rapporté par l'Institut national des métiers d'art (INMA), résume à lui seul la crise silencieuse qui frappe les métiers d'art liés au bâtiment. Quand les derniers staffeurs en activité partiront à la retraite, dans dix à quinze ans, les rosaces des plafonds haussmanniens, les corniches des hôtels particuliers du Marais, les décors des théâtres à l'italienne n'auront plus personne pour les entretenir. Le savoir-faire ne se transmet pas par écrit — il passe par la main, par le geste répété, par des années de compagnonnage silencieux.

Le tailleur de pierre : entre chantier et sculpture

La taille de pierre est le seul des métiers du bâtiment à être reconnu simultanément comme métier du bâtiment et métier d'art. Cette double appartenance traduit une réalité quotidienne : le tailleur de pierre passe ses journées entre le chantier (remplacement de pierres altérées, reprise de corniches, restauration d'encadrements) et l'atelier (sculpture d'éléments décoratifs, reproduction de modèles anciens). Les deux activités mobilisent un outillage et des compétences différentes, mais elles reposent sur une même intelligence du matériau.

Olivier Gambardella, tailleur de pierre installé dans le Luberon depuis 1996, restaure des bastides provençales en pierre de Rognes et de Fontvieille. Son atelier emploie trois compagnons — un chiffre stable depuis vingt ans. « On forme un apprenti tous les quatre ou cinq ans, explique-t-il. Le temps que le geste se fixe, que l'œil apprenne à reconnaître le sens de la pierre, le lit de carrière, les fils. C'est un métier où l'on ne sait rien faire correctement avant cinq ans de pratique. » La rémunération d'un tailleur de pierre qualifié tourne autour de 2 200 à 2 800 euros nets mensuels — inférieure à celle d'un plombier-chauffagiste, pour une formation deux à trois fois plus longue.

Le ferronnier : l'art du fer à chaud

La ferronnerie d'art — à ne pas confondre avec la serrurerie-métallerie industrielle — consiste à travailler le fer et l'acier par déformation à chaud, à la forge. Balcons, rampes d'escalier, grilles de défense, marquises, impostes : les éléments en fer forgé peuplent l'architecture française depuis le Moyen Âge. Le fer forgé du XVIIIe siècle — celui des hôtels particuliers bordelais, des demeures nantaises, des immeubles parisiens pré-haussmanniens — atteint un degré de complexité ornementale que la plupart des ferronniers actuels ne sont plus formés à reproduire.

L'Académie des Compagnons du Devoir forme chaque année entre 40 et 50 ferronniers au niveau du brevet professionnel. Certains poursuivent vers le brevet de maîtrise, qui ouvre la voie à l'installation en tant qu'artisan indépendant. Mais le parcours est long — six à huit ans — et la ferronnerie de restauration, qui constitue le cœur du métier patrimonial, ne représente qu'une fraction du marché. L'essentiel du chiffre d'affaires des ateliers provient de commandes contemporaines : portails, garde-corps, mobilier. La restauration, plus exigeante et moins rentable, est souvent réservée aux marchés publics (monuments historiques, bâtiments classés) où les délais administratifs découragent les petites structures.

Le charpentier de marine reconverti

Un phénomène discret mais significatif s'observe depuis une quinzaine d'années dans l'ouest de la France : des charpentiers de marine, formés dans les chantiers navals traditionnels de Douarnenez, Camaret ou La Rochelle, se reconvertissent dans la restauration de charpentes anciennes. La raison tient à la parenté profonde entre les deux métiers. La charpente de marine et la charpente traditionnelle partagent le même vocabulaire (membrure, varangue, étrave), les mêmes assemblages (tenon-mortaise, mi-bois, trait de Jupiter) et surtout la même approche du bois : chaque pièce est unique, taillée en fonction du fil, des nœuds, de la courbure naturelle du tronc.

Yann Le Bihan, ancien charpentier de marine au chantier du Guip à Brest, a fondé en 2017 une entreprise de restauration de charpentes en Côtes-d'Armor. « Sur un bateau, rappelle-t-il, si la membrure lâche, le navire coule. Sur une maison, si la charpente fléchit, le toit s'effondre. L'enjeu est le même : comprendre les efforts qui traversent la structure et y répondre avec du bois, pas avec des plaques de métal boulonnées. » Son équipe — quatre personnes — intervient sur des manoirs des XVe et XVIe siècles dont les charpentes, montées sans clou ni vis, tiennent debout depuis 500 ans par la seule vertu de leurs assemblages.

L'écart entre la demande et l'offre

Le paradoxe est structurel. D'un côté, la demande de rénovation patrimoniale augmente : la loi Malraux, les aides de la Fondation du patrimoine, le dispositif Denormandie, la montée en puissance du « tourisme de patrimoine » alimentent un besoin croissant d'interventions qualifiées sur le bâti ancien. De l'autre, les effectifs d'artisans formés à ces interventions ne cessent de diminuer.

La conséquence est mécanique : les délais d'intervention s'allongent (12 à 18 mois pour un tailleur de pierre dans le sud-est, selon les retours de chantier), les tarifs augmentent, et la tentation de recourir à des solutions industrielles — moulures en polyuréthane, éléments en béton moulé, ferronnerie soudée plutôt que forgée — gagne du terrain, y compris sur des bâtiments protégés.

Former, transmettre, reconnaître

Les Compagnons du Devoir accueillent chaque année environ 10 000 apprentis toutes disciplines confondues. La part des métiers du patrimoine bâti y reste marginale — quelques centaines de personnes réparties entre taille de pierre, charpente, ferronnerie et couverture. L'Institut national des métiers d'art (INMA), créé en 2010 pour succéder à la Société d'encouragement aux métiers d'art fondée en 1889, recense 281 métiers d'art en France, dont une trentaine directement liés au bâtiment. Son rôle est avant tout de labellisation et de promotion — les moyens de formation restent du ressort des régions et des chambres de métiers.

La question dépasse le cadre de la formation professionnelle. Elle touche à la valeur symbolique que la société française accorde — ou n'accorde pas — au travail manuel qualifié. Un staffeur-ornemaniste capable de reproduire une rosace Louis XV possède un savoir-faire au moins aussi complexe que celui d'un développeur informatique. Mais sa rémunération, sa visibilité sociale et ses perspectives de carrière ne soutiennent pas la comparaison. Tant que cet écart persistera, les vocations resteront rares. Et les <a href="/pierre-histoire-maison/">murs anciens</a>, faute de mains pour les lire et les réparer, continueront de se taire.

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